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Un horizon de grâces

Frère Louis-Marie

Quand on ma demandé de donner mon témoignage, j’ai eu, je dois le dire, un moment d’hésitation, mais une pensée d’Elisabeth de la Trinité me vint en tête « Chaque instant, chaque évènement, chaque souffrance comme chaque joie est un sacrement qui nous donne Dieu ». Convaincu qu’à chaque fois Dieu intervient dans nos vies, qu’Il accomplit des merveilles et que rien n’est alors banal car tout est transfiguré par Lui, j’acceptais donc de donner mon témoignage, non pas pour « intéresser » (à première vue, il ne s’est rien passé d’extraordinaire dans mon cheminement spirituel), mais parce que j’étais désireux, à la suite de notre Mère Sainte Thérèse, « de chanter les miséricordes de Dieu ».

Tout a commencé au cours de ma retraite de confirmation (j’avais 13 ans). On nous avait demandé, je me souviens, de garder le silence pendant cinq minutes, après avoir invoqué le Saint-Esprit. Ces quelques secondes suffirent pour m’éveiller une dimension nouvelle. Peu de choses changèrent dans ma façon de vivre, et pourtant... L’année suivante, je ne sais pas trop pourquoi, je décidai de rendre visite à celle qui m’avait fait la classe, 5 ans auparavant. Depuis plusieurs années, elle était entrée au... Carmel. Sans m’en rendre compte, je « mettais le doigt dans l’engrenage ». Pendant 4 ans, jusqu’à mon entrée, je me mis à fréquenter assidûment le monastère des Carmélites qui firent tant pour moi. Office divin, messes, oraison le soir après la classe, tout était l’occasion pour me rendre dans leur grande chapelle blanche. Plus déterminants pour l’orientation précise qu’il fallait donner à l’appel que je sentais naître, ces nombreux « parloirs » que j’ai pu obtenir me furent très précieux. Là, j’écoutais, je voyais, je me laissais « apprivoiser » je trouvais ce qu’il me fallait. Peu à peu mon « horizon, se découvrait, infini, grâce à ce que je pouvais « saisir, à travers la grille.

Au bout d’un certain temps, après être entré dans le Tiers-Ordre du Carmel, l’horizon étant devenu assez vaste et net, j’acceptai de tout coeur le don de la vocation. Il me fallut tout de même plusieurs années... En attendant, mon « humble quotidien », c’était l’école. Là, je tiens à remercier le Seigneur qui m’a donné de pouvoir assumer et entretenir ma vocation, tout en vivant avec des camarades dont l’avenir s’annonçait apparemment différent du mien. Certains connaissaient des difficultés, un autre, amoureux de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus me la fit connaître ; d’autres, enfin, me confirmaient ce que je pensais (sans grande expérience pourtant) de la vie.

Je suis entré au Carmel, persuadé que, par exemple, la perspective d’un mariage peut être une bonne chose, ou bien que le monde dans lequel nous vivons est encore « vivable » car plein d’espoir pour l’avenir. Oui, mes camarades m’ont aidé à comprendre cela et en ce moment- même, dans ma cellule, je me sens très proche d’eux, je les porte dans ma prière, car le recul que j’ai pris par rapport au monde m’a rendu plus libre pour considérer celui-ci, en vérité, à la Lumière du Christ venu sur terre pour le sauver.
Si je suis au Carmel, ce n’est donc pas pour « fuir le monde », c’est par préférence d’amour (la préférence a tout de même été grande, je dois l’avouer), et surtout, parce que Dieu me l’a demandé, et c’était là aussi sa préférence.

Autre action de grâces celle d’avoir vécu avec des prêtres (le sous-directeur de mon école, l’aumônier du Carmel, mon directeur spirituel) et des religieuses (« mes carmélites », mon professeur de grec) qui ont toujours respecté l’oeuvre de Dieu en moi, jamais, ils n’ont forcé ou même « suscité » ma vocation... Ils l’ont nourrie, avec un désintéressement absolu, même s’ils étaient parfois un peu impatients que je leur dévoile enfin un jour ce qu’ils avaient deviné… C’est là, je crois, un bel exemple d’apostolat discret mais fructueux : ils priaient pour moi, ils me soutenaient. Oui, il faut prier pour que toutes les vocations s’épanouissent jusqu’au bout, c’est très important.

Il est aussi une autre chose dont j’aimerais faire mention c’est la grâce d’avoir eu certains moments « pas très faciles » (comme tout le monde d’ailleurs...). Dieu, en permettant ces heures, nous donne la preuve qu’il nous fait confiance. A cette confiance doit répondre la nôtre : la confiance appelle la confiance, car « l’abîme appelle l’abîme » (Ps. XLI). Dieu veut toujours le bien de ses enfants et l’épreuve doit être un tremplin vers son amour miséricordieux. En ce sens, l’on peut donc dire que l’épreuve est une grâce de grand prix.

Mon entrée proprement dite dans la vie carmélitaine fut décidée l’été 1985 et le 15 octobre 1985, jour de la fête de notre mère sainte Thérèse, jour de grâce, j’arrivai au Carmel. Je porte l’habit de Notre-Dame depuis le mois d’avril 1986.

Quelles différences y a-t-il maintenant, entre les miséricordes de Dieu d’avant et celles d’après le changement qui s’est opéré dans ma vie ? Il y a tout d’abord l’expérience d’un grand enthousiasme. Celui-ci ne se manifeste pas par des « explosions » visibles c’est la perception d’une présence, d’un appel au désert, d’une « possession de Dieu au fond de soi », comme le suggère par lui-même le mot « enthousiasme », Sans cesse, il faut apprendre entretenir et garder une attitude recueillie, pleine de louange silencieuse et joyeuse. C’est cela pour moi l’enthousiasme. On se met alors à découvrir des « tas » de trésors qui étaient cachés en nos âmes richesses qu’une vie superficielle nous empêchait d’apprécier :
— grâce d’être baptisé et d’abriter en soi tout un mouvement de vie trinitaire
— grâce de se savoir aimé de Dieu, jusqu’à être appelé mystérieusement
— grâce d’avoir la foi.

En résumé, ces grandeurs de Dieu doivent nous inspirer une attitude semblable à celle de Marie, lors de l’Annonciation ; et de là, me vient une grande joie dont Dieu seul peut connaître l’intensité : celle d’appartenir à un Ordre « tout marial » où cette présence maternelle est constante, silencieuse, car profondément intime et secrète.

Autre motif d’action de grâces : la possibilité de mener, au Carmel une vie qui mène droit au but, sans faux problèmes. Si l’on se prêtre aux exigences du silence et de la solitude pour Dieu seul, cette simplicité (constatable dans les rapports fraternels, les récréations joyeuses...) nourrit un certain écho intérieur et supprime le côté parfois superficiel des choses pour fixer l’attention sur les vraies nécessités elle alimente ainsi toute notre prière, surtout la grande prière d’intercession pour le monde, les âmes, l’Eglise.
Voilà pourquoi certains « temps forts » de la journée sont consacrés à stimuler cette attitude l’oraison (2 heures par jour) où, à la suite de notre Père Saint Elie nous sommes appelés à voir vivre le Dieu qui nous tient sous son Regard ; et surtout l’Eucharistie, action de grâce par excellence, sommet de toute la journée. Là, Dieu se révèle à nous par le don véritable de son Fils, Il est « Celui dont on se sait aimé ». Oui, toujours, Dieu nous aime le premier.., ça simplifie et apaise.

Enfin, grande est la bonté du Seigneur qui m’a placé dans la communauté où je vis et qui m’a donné beaucoup de frères tous différents, chacun apportant sa « touche » personnelle, son expérience propre (les frères âgés donnent en ce sens, de grands témoignages de fidélité).
Qu’il soit aussi béni d’avoir allumé en mon coeur un amour intense pour l’Ordre qui m’a accueilli, ainsi que pour ses saints qui guident mes premiers pas dans cette famille entièrement vouée au service de Eglise ma Mère.
En dernier lieu, je voudrais ajouter une note personnelle à cette louange des miséricordes de Dieu. Dans le monde, « 20 ans » passe pour être le plus bel âge. Dans le même ordre d’idée, le noviciat, si j’en crois certains de mes frères et pères en religion, est la période qui laisse les meilleurs souvenirs dans une vie religieuse. Si des deux affirmations sont exactes, je peux alors rendre grâce à Dieu de pouvoir entamer ma vingtième année au noviciat, et par surcroît, de savourer pleinement car « consciemment » cette délicate bonté du Seigneur à mon égard...

Voilà Ces quelques grâces exposées, il me faut tout de même ajouter une précision je n’ai pas tout dit... non ! Mais, je ne peux pas tout dire. J’en serais bien incapable, ne sachant pas tout ce qui se passe en mon âme, et puis même, je trahirais les « Secrets du Roi » si j’en disais plus... Alors, je laisse pour Jésus, la grande action de grâces pour toutes celles que Lui seul connaît et entretient en moi, Je Lui laisse même le plaisir de mener à bien Lui-même ce chant de reconnaissance et je souhaite à tous ceux qui liront ces quelques lignes de connaître la joie de pouvoir dire « merci » à Celui qui fait des merveilles en chacun d’entre nous.

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