Accueil > Présentation > Textes sur le Carmel > Le silence au Carmel

Le silence au Carmel

du frère Stéphane-Marie

« O bienheureux silence qui donne tant de paix à l’âme ! »
(Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Carnet jaune)

« “Dans le silence et l’espérance sera votre force” (Is 30,15). C’est pourquoi nous vous ordonnons de garder le silence depuis la fin de complies jusqu’après prime du jour suivant »(1) .
Ce passage tiré de la Règle du Carmel donnée en 1209 par Albert, Patriarche latin de Jérusalem, aux Ermites du Mont Carmel indique clairement l’esprit dans lequel ils doivent vivre leur vocation solitaire. Ce silence, qui n’empêche pas les relations fraternelles du Chapitre hebdomadaire, est le climat habituel du Carmel. La solitude et le silence sont totalement ordonnés au respect de la prière personnelle, au dialogue intime avec Dieu, qui est la mission ecclésiale du Carme et de la Carmélite : « Que chacun demeure seul dans sa cellule ou près d’elle méditant jour et nuit la loi du Seigneur (Ps 1,2) et veillant dans la prière (1 P 4,7) ». (2)
La bienheureuse Elisabeth de la Trinité donne un précieux commentaire de ce précepte : « Ma Règle me dit : “Votre force sera en silence”. Il me semble donc que conserver sa force au Seigneur, c’est faire l’unité en tout son être par le silence intérieur, c’est ramasser toutes ses puissances pour les “occuper” au “seul exercice de l’amour” (3) , c’est avoir cet “œil simple” qui permet à la lumière de Dieu de nous irradier. Une âme qui discute avec son moi, qui s’occupe de ses sensibilités, qui poursuit une pensée inutile, un désir quelconque, cette âme disperse ses forces, elle n’est pas tout ordonnée à Dieu : sa lyre ne vibre pas à l’unisson et le Maître, quand Il la touche, ne peut en faire sortir des harmonies divines, il y a encore trop d’humain, c’est une dissonance ».(4)
Au Carmel, le silence n’est pas uniquement l’absence du bruit venu de l’extérieur, c’est l’acquisition, par le combat spirituel, du silence intérieur, du silence des passions de l’âme, de l’imagination, des inquiétudes, des projets, etc. « Réfrène soigneusement ta langue et ton imagination, aie habituellement ton affection en Dieu, et ton esprit se sentira divinement apaisé » conseille Jean de la Croix . (5)
Le silence est nécessaire à l’écoute de Dieu qui parle comme à Elie, dans « le bruit d’une brise légère » (1 R 19,12). Le bienheureux Jean Soreth, Général des Carmes au milieu du XVe siècle, le suggérait déjà : « car un silence continuel et un éloignement perpétuel du bruit du monde conduisent nécessairement à la méditation des choses du ciel . »(6)
Ainsi, le silence n’est pas une fin en soi, une manière commode, sous couleur de bien, d’éviter les contacts avec les autres pour entretenir le confort personnel d’un moi étouffant. Non, le silence intérieur est la condition de l’amitié avec Dieu. Le silence n’est pas une privation, c’est un bien précieux. Thérèse d’Avila en parle d’expérience dans Le Livre de la vie : « On peut aussi imiter les saints en recherchant la solitude, le silence, et en pratiquant beaucoup d’autres vertus qui ne tueront point nos misérables corps que nous voulons traiter si bien qu’ils en maltraitent l’âme (7) ». S’habituer au silence « est un grand bien pour les âmes d’oraison » (8).
Parler aujourd’hui de la pratique du silence semble incongru pour beaucoup de nos contemporains asservis aux bruits du monde : informations en continue, musique permanente, conversations sans fin, agitations du corps et de l’esprit. Pourtant, Dieu ne cesse d’appeler l’homme à la communion avec lui, entretenue dans l’oraison silencieuse. Pour apprivoiser le silence, le Carmel, par sa tradition et ses maîtres, aide à l’aimer, à le désirer : « Nous devons, écrit sainte Thérèse, plus que tout, nous efforcer d’aimer ce qui nous aide à bien faire oraison ». Aimer le silence, c’est accepter d’entrer dans sa cellule intérieure pour retrouver celui qui au plus intime ne cesse de prononcer des paroles de vie. Le 15 août 1892, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus écrivait à sa sœur Céline : « Et, ce bien aimé instruit mon âme, Il lui parle dans le silence, dans les ténèbres... ».
Comme la perle précieuse enfouie dans le champ (Mt 13,45), il faut souvent beaucoup peiner pour s’extraire du bruit ambiant afin d’entrer dans le silence du cœur. Pour y parvenir, il ne faut pas hésiter à utiliser des moyens simples et faciles à réaliser : trouver un endroit calme, par exemple une église, une pièce dont l’aménagement ne renvoie pas immédiatement aux occupations habituelles, comme le lieu de travail. Puis, prendre une position confortable, car le corps va rapidement réclamer ses droits et le faire sentir. Au début, il est important de déposer tout ce qui encombre l’esprit, quitte à le noter, pour ne pas y revenir. Enfin, fixer son attention sur Dieu, simplement, sans discours, à l’aide d’une image, ou d’un passage de l’Ecriture. Progressivement, le calme va se faire, le silence s’approfondir et l’Esprit jaillira. Progressivement, peu à peu… Il ne faut pas se décourager, mais persévérer humblement.
Que l’on vive dans le « monde » ou dans le cloître, la pratique du silence est toujours difficile, car l’absence de bruit déclenche souvent la crainte, voire la panique. Mais son éducation est la porte d’une communication vraie avec Dieu et avec les autres. Car, écrit Jean de la Croix : « Le Père a dit une parole qui est son Fils (Jn 1,18), et il la dit toujours dans un éternel silence, et c’est dans le silence que l’âme l’entend (Sg 18,15) ».


1 Règle du Carmel, 16.
2 Règle du Carmel, 6.
3 Jean de la Croix, Cantique spirituel B, 28,8.
4 Elisabeth de la Trinité, Dernière retraite, 2e jour.
5 Jean de la Croix, Paroles de lumière de d’amour, n° 78 et 163.
6 Jean Soreth, Expositio paraenetica in regulam carmelitarum, Paris, 1625, p. 128.
7 Thérèse d’Avila, Le Livre de la vie, 13,7.
8 Thérèse d’Avila, Chemin de perfection, manuscrit de l’Escorial, 6,6.

Frère Stéphane-Marie Morgain, ocd,