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La grâce d’état

"La grâce d’état, une oeuvre d’alliance" est un article paru dans la revue carmélitaine de spiritualité Vives Flammes (La Grâce, juin 2007, n°267).

« Chacun selon la grâce reçue, mettez-vous au service les uns des autres, comme de bons intendants d’une multiple grâce de Dieu » (1 P 4, 10). Les dons de Dieu font du chrétien un intendant de la grâce qui a pour modèle le Christ serviteur. Celui « qui ne retint pas jalousement le rend qui l’égalait à Dieu » (Ph 2, 6), enseigne que tout don divin, si personnel soit-il, est don « pour les autres ». La grâce d’état invite à méditer sur l’engagement de Dieu dans la vie ordinaire de l’homme. Le Christ par son incarnation, par son humble existence d’ouvrier à Nazareth, révèle la valeur des tâches quotidiennes. Un quotidien où Dieu n’abandonne jamais ses enfants, où rien de ce qui fait la vie de l’homme n’est indifférent au Créateur. En s’incarnant, le Verbe de Dieu a non seulement pris une nature humaine mais il a aussi voulu sanctifier les activités des hommes. Quels que soient leur état de vie, marié – célibataire – consacré, ou leur fonction dans la société ou l’Eglise, tous reçoivent de Dieu des dons adaptés pour faire œuvre d’alliance.

On ne trouvera pas dans cet article un exposé doctrinal ou historique de la notion de grâce d’état (1), mais simplement quelques éléments de réflexion, une méditation propre à nourrir la confiance en ce secours surnaturel accordé par Dieu afin d’aider l’homme à accomplir son devoir quotidien et que l’on nomme grâce d’état.

- Dieu est amour et il ne peut faire qu’œuvre d’amour (2).

L’expression « grâce d’état », dans le langage courant est souvent utilisée comme une consolation pour encourager celui ou celle qui reçoit une responsabilité. L’action de Dieu est alors considérée comme un filet pour le funambule, un secours automatique lié à une fonction. Une conception qui peut entraîner de graves conséquences, lorsque la notion de grâce d’état remplace le discernement des capacités humaines ou de la volonté divine. Il est donc important pour bien comprendre en quoi consiste cette action de Dieu, de remonter à la source, aux fondements de ce qu’exprime la grâce d’état.

Rien de ce que vit l’homme n’est étranger à l’amour provident de Dieu. La bienveillance divine l’accompagne à chaque instant de son existence. En Jésus, Dieu s’est fait l’Emmanuel – Dieu avec nous – d’une façon universelle. En Jésus est dévoilé à tout homme ce qu’Adonaï révélait à Israël : « Mon ami, (…) je t’ai dit : Tu es mon serviteur, je t’ai choisi, je ne t’ai pas rejeté. Ne crains pas car je suis avec toi, ne te laisse pas émouvoir car je suis ton Dieu » (Is 41, 8 – 10). Dieu se révèle fondamentalement comme Dieu d’alliance, Seigneur de vie et de relation. Parler alors de grâce d’état c’est affirmer la foi en l’amour de Dieu qui se manifeste, qui accompagne l’agir quotidien de l’homme. La communion avec Dieu ne se réalise pas malgré la vie ordinaire mais à travers elle.
« En tant que chrétiens, dit Benoît XVI, engagez-vous à vivre et à être témoins de l’Evangile du travail, conscients que le Seigneur appelle tous les baptisés à la sainteté à travers les tâches quotidiennes » (3). Les occupations de la vie ordinaire sont la forme en laquelle se réalise l’union d’amour, sous l’action de l’Esprit Saint. « Nous savons qu’avec ceux qui l’aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien » (Rm 8, 28). La grâce est donnée en fonction de celui qui agit et de sa manière d’agir, plus qu’en fonction de ce qui est réalisé. Tout acte humain peut être l’occasion de se donner à Dieu à travers la façon d’accomplir ses tâches. Dieu collabore avec ceux qui l’aiment et qui incarnent cet amour dans leurs actions. L’agir humain devient alors un réceptacle de l’amour de Dieu. « Les grâces d’état sont des secours surnaturels que Dieu accorde à l’homme pour l’aider à accomplir plus chrétiennement soit son devoir d’état permanent soit une mission ou fonction passagère ou encore pour l’aider à vivre (…) toute situation particulière » (4).
L’être chrétien s’exprime à travers toutes les composantes de l’existence de l’homme, un homme fondamentalement aimé de Dieu. Dans un sens large, l’état de vie est la manière dont le baptisé va incarner son appel à la sainteté – à se laisser mouvoir par l’Esprit Saint. Dans le baptême, le chrétien est constitué apôtre et témoin de l’amour de Dieu pour tous les hommes. « A tous les laïcs, par conséquent, incombe la noble charge de travailler à ce que le dessein divin de salut parvienne de plus en plus à tous les hommes de tous les temps et de toute la terre » (5). La mission de manifester l’amour rédempteur de Dieu relève du charisme baptismal. Un charisme universel qui est orienté par la grâce propre au sacrement du mariage ou de l’ordination, ou encore de la consécration religieuse. Cette manifestation de l’Esprit dans l’Eglise et pour le monde comporte des grâces d’état, des aides particulières adaptées à chacun. Dieu qui donne la mission n’abandonne jamais celui qu’il envoie, il est présent à cette mission car la vie de l’homme est un mystère d’alliance.

- La grâce d’état est une marque d’alliance.

Dans son Dictionnaire de Morale Catholique, Mgr Bruguès écrit : « La grâce désigne essentiellement l’amour que le Seigneur manifeste pour son peuple et, à travers lui, pour l’ensemble des hommes (…) Le christianisme est, par excellence, la religion de la grâce, c’est-à-dire de la libre vocation divine en Jésus-Christ, et de la libre acceptation de l’homme par la foi » (6). Si Dieu le premier nous a aimés, comme le dit saint Jean, l’amour appelle une réponse libre. Ainsi lorsque cet amour se manifeste dans une aide surnaturelle, elle ne s’impose pas à l’homme mais elle appelle une coopération, un accueil actif. La grâce d’état se manifeste dans le devoir d’état, c’est-à-dire l’humble accomplissement de tout ce qui découle de la vocation chrétienne, des exigences de l’état de vie ou de circonstances particulières. Avant même de parler ou d’invoquer la grâce divine, il y a une obligation morale de mettre en œuvre toutes ses capacités et de se donner dans l’œuvre à accomplir. La grâce d’état ne dispense pas d’agir, au contraire elle suppose l’action généreuse et vise à la provoquer : elle est grâce de travail et d’effort. Un effort que l’on sait être insuffisant mais dont on n’est jamais dispensé car il révèle le sérieux du désir d’aimer. Retourner la terre de son jardin ne fait pas tomber la pluie, mais si la terre a été travaillée, la pluie – don gratuit de Dieu – produira une récolte abondante.
L’accomplissement du devoir d’état est une des formes les plus importantes de la charité, qui est la mesure même de la sainteté. « Il convient donc de ne pas oublier que la dignité du travail se fonde sur l’Amour. Le grand privilège de l’homme est de pouvoir aimer et dépasser ainsi l’éphémère et le transitoire » (7). Dans ce sens, l’amour du travail et du devoir d’état en vue de Dieu, conduit à une spiritualité incarnée et donc vraiment chrétienne. L’action de l’Esprit Saint dans l’existence nécessite une adhésion concrète à la réalité de la vie ordinaire. Si Dieu s’est fait homme, ce n’est pas pour que l’homme fuie sa condition humaine mais qu’il trouve en elle le chemin de la vie nouvelle. Nul ne peut connaître Dieu en s’évadant de l’état providentiel de vie qui est le sien. Que l’on soit carmélite, mère de famille ou artisan, le chemin de la sanctification passe par l’humble fidélité quotidienne. C’est précisément la raison d’être de la grâce d’état que de permettre cette fidélité. L’exercice du devoir d’état est le lieu où est reçue la grâce, le lieu de l’alliance entre le don de Dieu et le travail de l’homme. « Le fait que le Seigneur sache travailler et agir également avec des instruments insuffisants me console et surtout, je me remets à vos prières, dans la joie du Christ ressuscité, confiant en son aide constante » (8).
Instruments insuffisants, dit Benoît XVI, mais instruments pleinement offerts et désireux de bien faire les choses avec générosité. Le charisme du successeur de Pierre comporte aussi une grâce d’état qui soutient les capacités humaines de Joseph Ratzinger. La grâce agit dans le cadre des qualités et des limites humaines, mais elle soutient pour aller au bout des capacités de l’homme dans la réalisation de sa vocation.
L’alliance ne peut se réaliser que dans un don mutuel. C’est une erreur que d’invoquer la grâce d’état pour attribuer aux supérieurs une forme d’infaillibilité pratique et automatique. La grâce d’état n’est pas une intervention miraculeuse de Dieu qui transformerait la paresse humaine en réussite. « Le miracle que vous demande le Seigneur c’est de persévérer dans votre vocation divine de chrétien, c’est de sanctifier le travail de chaque jour : le miracle de transformer en alexandrins, en vers héroïques, la prose de chaque jour, avec l’amour que vous mettez dans vos occupations habituelles. C’est là que Dieu vous attend. Il attend que vous soyez des âmes responsables, remplies de l’ardent désir de faire de l’apostolat, et compétentes dans leur travail » (9). L’homme peut toujours trahir et rendre inopérante la grâce par son inintelligence spirituelle ou par son péché. Elle nécessite une conversion constante, une disponibilité jamais acquise une fois pour toutes. La grâce d’état doit être demandée dans la prière. Elle se fortifie dans la célébration des sacrements, lieu de conversion à l’amour. La grâce d’état est toujours liée à la personne, elle n’est pas une aide standard, uniforme pour les membres de tel ou tel état de vie. Elle s’adapte à chacun selon ce qu’il est. Le jeu de la grâce et de la liberté de l’homme est une alliance sur le chemin de sainteté personnelle.

- Secours offerts sur le chemin de la sainteté.

« Il me semble qu’au Carmel cela est si simple de vivre d’amour ; du matin au soir la Règle est là pour nous exprimer instant par instant la volonté du bon Dieu. Si vous saviez comme je l’aime, cette Règle qui est la forme en laquelle Il me veut sainte » (10). Osons affirmer la beauté du devoir laborieux et de l’œuvre bien accomplie au cœur d’une vie chrétienne. Rêver d’une sainteté « extra-ordinaire » (hors de la vie ordinaire), sans devoir ni contrainte, est le meilleur moyen de ne jamais s’engager dans le vrai combat de la sainteté. Ceux qui ne parlent que de spontanéité, de vie sans exigence, ne proposent qu’un chemin d’illusion. Aimer sa règle de vie, aimer son devoir d’état, est un cheminement pour connaître et pratiquer l’Evangile tel que Jésus l’a révélé.
La vie de Nazareth est le modèle de la sainteté ordinaire, une vie dans la simplicité d’un cœur qui ne veut être qu’à Dieu. Les relations du foyer de Nazareth étaient fondées sur l’humilité. Chacun y tenant sa place au service du dessein de Dieu. L’apôtre Pierre dit : « Revêtez-vous tous d’humilité dans vos rapports mutuels, car Dieu résiste aux orgueilleux, mais c’est aux humbles qu’il donne sa grâce » (1 P 5, 5). Ainsi l’accueil de la grâce d’état suppose l’humilité car l’aide que Dieu accorde n’a pas pour but une réussite individuelle. Le véritable épanouissement personnel, auquel l’homme est appelé, passe par la purification de l’égoïsme et une juste estime de soi. « Il ne faut pas rabaisser les grâces d’état à être des secours que Dieu accorderait à l’homme pour lui permettre de se tirer à bon compte des difficultés inhérentes à une profession, à une mission : conception égoïste et terrestre » (11). La vie humaine n’est pas d’abord orientée vers une efficacité, une réussite matérielle, mais vers une participation à la fécondité divine qui peut aussi se réaliser dans un échec apparent. La dignité de la vie humaine découle de sa communion au mouvement d’amour qu’est la vie divine car en cela réside la fécondité. « Parce qu’en [Jésus] la nature humaine a été assumée, non absorbée, par le fait même, cette nature a été élevée en nous aussi à une dignité sans égale. Car, par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme. Il a travaillé avec des mains d’homme, il a pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme, il a aimé avec un coeur d’homme » (12).
Ainsi la notion de grâce d’état trouve-t-elle dans le cheminement de la sanctification son sens le plus profond. L’aide que Dieu accorde est au service de son dessein d’amour. Celui qui se laisse habiter par l’Esprit Saint dans le quotidien de son devoir d’état devient signe de l’amour de Dieu pour tout homme. De plus, le devoir d’état n’est pas uniquement un lieu de sanctification personnelle, il est un moyen de coopérer à la sanctification de son prochain. Nul n’est une île ! Les grâces d’état, pour personnelles qu’elles soient, visent aussi à perfectionner le service du prochain comme signe du Royaume, en particulier lorsque le devoir d’état se manifeste pas l’exercice d’une autorité. Cette autorité, quelle que soit sa nature, est toujours un service, une communion au Christ Serviteur. « Quand il leur eut lavé les pieds, (…) il leur dit : Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Car c’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi j’ai fait pour vous » (Jn 13, 12 – 15). En accomplissant son devoir d’état, le chrétien est témoin de la joie que Dieu désire pour tout homme. Une joie manifestée dans l’accueil de la grâce quotidienne.

« N’est-ce pas que c’est simple, que c’est consolant ? A travers tout, parmi tes sollicitudes maternelles, (…) tu peux te retirer en cette solitude pour te livrer à l’Esprit Saint afin qu’Il te transforme en Dieu, qu’Il imprime en ton âme l’Image de la Beauté divine, afin que le Père en se penchant sur toi ne voie plus que son Christ » (13).
La notion de grâce d’état exprime radicalement qu’il n’est rien de l’existence ordinaire qui soit insignifiant aux regards bienveillants de Dieu. A travers tout, parmi les sollicitudes quotidiennes, Dieu veut s’unir à l’homme en son Fils par l’Esprit et il en donne les moyens par ses grâces. Celles-ci ne sont jamais effectives sans une bonne volonté pour les accueillir, elles sont reçues dans la mesure des dispositions du sujet. Les grâces d’état appellent la coopération de l’homme à l’alliance divine. Si Dieu aime, l’homme doit apprendre à se laisser aimer, en cela consiste la science des saints (14).

Frère Thierry-Joseph de Marie Mère de Dieu, Montpellier.

Notes :
(1) On se référera pour cela aux articles « grâce d’état » du Dictionnaire de Spiritualité tome XLI, col. 750 – 763 et de l’Encyclopédie Catholicisme tome V, col. 175 – 177.
(2) Cf. Elisabeth de la Trinité, Le Ciel dans la Foi n° 20.
(3) Benoît XVI, Audience du 31 mars 2007.
(4) Dictionnaire de Spiritualité, art. Grâce d’état, col. 759.
(5) Concile Vatican II, Lumen Gentium n° 33.
(6) Jean-Louis Bruguès, Dictionnaire de Morale Catholique, art. grâce, p. 179.
(7) Saint Josémaria Escriva, Quand le Christ passe n° 48.
(8) Benoît XVI, Message du 19 avril 2005.
(9) Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n° 50.
(10) Elisabeth de la Trinité, Lettre 169.
(11) Dictionnaire de Spiritualité, art. Grâce d’état, col. 762.
(12) Concile Vatican II, Gaudium et Spes n° 22.
(13) Elisabeth de la Trinité à sa sœur Guite, Lettre 239.
(14) Cf. Elisabeth de la Trinité, Lettres 191, 235 ou 249.

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